Previous Article Next Article Jeanne Deroin, candidate aux élections législatives en 1849 et militante pour l’émancipation des femmes et des travailleurs
Posted in PORTRAITS DE FEMMES

Jeanne Deroin, candidate aux élections législatives en 1849 et militante pour l’émancipation des femmes et des travailleurs

Jeanne Deroin, candidate aux élections législatives en 1849 et militante pour l’émancipation des femmes et des travailleurs Posted on 25 September 20191 Comment

Les députées de la IVe République furent-elles les premières femmes à se présenter à des élections législatives ? Non : en 1849, un peu moins d’un siècle avant l’obtention du droit de vote des femmes, Jeanne Deroin s’était déclarée candidate aux élections législatives. Son nom est aujourd’hui moins évocateur que celui d’Olympe de Gouges, mais Jeanne Deroin fut elle aussi une pionnière et une militante des droits des femmes. 

Ouvrière lingère, institutrice, militante

jeanne_deroin

Née en 1805 à Paris et décédée en 1894 à Londres, Jeanne Deroin fut ouvrière lingère puis institutrice dans les années 1830. Elle se fit connaître en tant que militante pour les droits des femmes, mais elle s’intéressa aussi aux droits des travailleurs et embrassa les idées du saint-simonisme, selon lesquelles le progrès industriel permettrait de libérer les hommes de l’aliénation du travail. Jeanne Deroin épousa Antoine Desroches en 1832 mais garda son nom de naissance pour préserver l’égalité au sein de son couple. Elle partit en exil à Londres en décembre 1851, suite au coup d’État de Louis-Napoléon Bonaparte, et y mourut en 1894.

Sa candidature aux élections législatives en 1849

C’est au nom de ces principes qui n’admettent pas d’exclusion injuste, que je me présente comme candidate à l’Assemblée législative, et que je viens vous demander votre appui, sinon pour être admise sur la liste des 28 qui seront présentés au suffrage des électeurs, au moins pour obtenir de votre justice que je ne sois point écartée de cette liste au nom d’un privilège de sexe, qui est une violation des principes d’égalité et de fraternité.

Lettre au comité électoral démocratique et socialiste

En avril 1849, Jeanne Deroin se déclara candidate aux élections législatives. Après avoir essuyé le refus de plusieurs clubs politiques dont elle demanda le soutien, Jeanne Deroin parvint à obtenir la validation de sa déclaration par le comité démocratique-socialiste, organisme chargé de ratifier les candidatures. Une quinzaine de délégués la soutinrent, ce qui ne fut pas suffisant pour briguer un mandat. Sa candidature fit toutefois grand bruit dans le milieu politique et lui fit subir des moqueries et des insultes. Parmi ses détracteurs, certains soulevèrent un argument juridique de poids : la candidature d’une femme était inconstitutionnelle, puisque les femmes n’avaient pas le droit d’éligibilité. Mais derrière cet argument de façade se cachait une idée largement partagée parmi les hommes : la place d’une femme n’était pas au Palais Bourbon mais à la maison. Pierre-Joseph Proudhon fit partie des opposants les plus véhéments de Jeanne Deroin. Le député, chantre de l’anarchisme, n’envisageait que deux possibilités pour les femmes : être « ménagère ou courtisane ». Le débat sur le droit de vote pour les femmes n’était alors nullement envisageable.

Ce n’est pas seulement au nom des femmes mais dans l’intérêt de la société tout entière, et au nom d’un principe qui renferme en lui l’extinction radicale de tous les privilèges que nous avons demandé l’abolition du privilège de sexe.

Campagne électorale de la citoyenne Jeanne Deroin

Jeanne Deroin savait que sa candidature se heurterait à l’impossibilité pour les femmes d’être élues. Elle voulait surtout porter le débat sur le droit de vote et d’éligibilité des femmes (aujourd’hui nous dirions « médiatiser »), et c’est ce qu’elle fit : alors que les hommes politiques refusaient d’aborder ce sujet, ils furent obligés de commenter la candidature de Jeanne Deroin et donc les droits politiques des femmes.

Une assemblée législative entièrement composée d’hommes est aussi impuissante pour faire des lois qui régissent notre société composée d’hommes et de femmes, que le serait une Assemblée composée de privilégiés pour discuter les intérêts des travailleurs, ou une assemblée de capitalistes pour soutenir l’honneur du pays.

Élections de 1849 ; Madame la Représentante du Peuple ou l’émancipation de ces dames

Sa défense du droit de pétition pour les femmes

Par sa candidature et par la défense des droits des femmes dans les journaux, Jeanne Deroin a porté le débat sur le droit de vote et d’éligibilité des femmes. Si elle n’a pas pu être élue, Jeanne Deroin n’en a pas moins poursuivi son combat, notamment en défendant le droit de pétitionner que les femmes étaient sur le point de perdre. Défini par l’Académie française comme étant « une demande par écrit adressée à une autorité, pour obtenir une grâce, ou le redressement de quelque grief », le droit de pétitionner était alors le seul droit politique que les femmes pouvaient exercer.

En avril 1851, des députés jugèrent cependant que ce droit devait être limité et présentèrent une proposition à la Chambre des députés pour interdire aux femmes de l’exercer. Alors emprisonnée à Saint-Lazare (nous reviendrons sur les raisons de sa détention), Jeanne Deroin prit la plume et s’adressa aux députés : 

 Citoyens représentants,

Je considère comme un devoir de protester contre cette proposition qui porte atteinte au principe de liberté.

Une proposition ayant pour but d’interdire le droit de pétition aux femmes vient d’être adoptée par une commission de la législature.

S’il fallait une preuve de plus de la capacité politique des femmes, nous pourrions ajouter qu’un certain nombre d’entre elles subissent l’emprisonnement pour délit politique. Nous demandons le rejet de la proposition Chapot.

Jeanne Deroin, détenue politique. 

Que ce soit une détenue qui défende le droit de pétition pour les femmes amusa les députés. Parmi eux, Alexandre Quentin-Bauchart, le rapporteur de la pétition, posa cette question fort judicieuse : « Vous sentez que c’est là une question de décence publique, de dignité parlementaire ? Comment ! Il arrivera une pétition signée dans un sens par le mari, signée dans un autre par la femme ! Quels seraient donc l’autorité et le sexe qui domineraient ici ? »

Les femmes purent remercier Victor Schoelcher et Adolphe Crémieux pour avoir proposé et défendu un amendement en faveur du maintien du droit de pétition pour le deuxième sexe. Mais c’est surtout grâce à Jeanne Deroin qu’elles purent conserver ce droit politique. La journaliste Hubertine Auclert ne manqua pas de le rappeler dans le journal Le Radical, le 30/07/1900 : 

Sans la très avisée Jeanne Deroin, notre dernière liberté politique nous aurait été ravie en badinant.

Le Radical, 30/07/1900

Son engagement en faveur des droits des travailleurs

Le combat de Jeanne Deroin est un combat pour l’émancipation : l’émancipation des femmes, mais aussi celle des travailleurs. 

La révolution de 1848 a été l’occasion pour Jeanne Deroin de s’engager pour la reconnaissance des droits des ouvrières. Mais c’est surtout en 1849 que l’institutrice et ancienne ouvrière lingère oeuvra pour l’émancipation des travailleurs. Elle encouragea en effet les associations de travailleurs à se réunir en une « Association fraternelle et solidaire de toutes les associations » en 1849. 

Ce ne sont pas moins de 104 associations qui validèrent la création de cette union des travailleurs. Jeanne Deroin rédigea l’acte définitif, qui fut voté le 22 novembre 1849. Parmi les objectifs de l’association : la création d’un crédit mutuel sans intérêt ; la protection des enfants, des personnes âgées et l’instruction.

Ce projet ne fut pas du goût du gouvernement de la IIe République. Lors d’une réunion en mai 1850, les délégués de l’association, et notamment Jeanne Deroin, furent arrêtés pour conspiration contre le gouvernement. L’ancienne candidate aux élections législatives fut enfermée à la prison de Saint-Lazare pendant plus de 5 mois avant le procès. Au cours de celui-ci, elle reconnut ne pas être à l’origine de l’Association fraternelle et solidaire, vraisemblablement suite à l’insistance des hommes de l’association qui refusaient d’admettre la prééminence d’une femme au sein de leur groupe. Jeanne Deroin fut condamnée à 6 mois de prison, qu’elle effectua à la prison de Saint-Lazare. Elle retrouva la liberté en juillet 1851, mais ses oeuvres de charité en faveur des proscrits et de leurs familles attira à nouveau l’attention sur elle, et pour éviter une nouvelle condamnation, Jeanne Deroin quitta Paris pour rejoindre Londres. Elle ne mit toutefois pas fin à ses combats : c’est à Londres qu’elle créa L’Almanach des femmes, publication dans laquelle elle développa ses idées sur l’émancipation des femmes et des travailleurs.

Ses interventions dans les journaux

L’Almanach des femmes n’est pas la première publication lancée par Jeanne Deroin. C’est par les journaux qu’elle faisait entendre sa voix, les moyens de défendre leurs idées étant alors limités pour les femmes. En juin 1848, l’institutrice fonda avec Désirée Gay le journal La Politique des Femmes. Le titre étant jugé trop provocateur, il fut remplacé par L’Opinion des femmes. La militante collabora également au journal féministe La Voix des Femmes, créé en 1848 par Eugénie Niboyet. La Voix des Femmes était présenté par sa rédaction comme « la première et seule Tribune sérieuse qui leur soit ouverte ». 

C’est par l’intermédiaire de ces journaux que les femmes purent énoncer leurs idées publiquement. Leur rôle était limité à la sphère privée. Avec des publications telles que L’Opinion des Femmes, La Voix des Femmes ou encore L’Almanach des Femmes, elles avaient un moyen de prendre part au débat public. 

politique_des_femmes

En un mot : émancipation

Dans sa série d’articles sur Jeanne Deroin, Adrien Ranvier définit ainsi le parcours de Jeanne Deroin : « Qu’elle écrive ou qu’elle parle sur la politique active, ou sur la morale et la religion sociale, son oeuvre peut se résumer d’un mot : émancipation. » 

Que nous apprend Jeanne Deroin ? Qu’il faut s’imposer. Qu’importe les barrières, les femmes doivent s’imposer en politique et se faire entendre. Jeanne Deroin n’a pas attendu d’avoir le droit de vote pour se présenter à des élections. Elle n’a pas attendu qu’on lui donne la parole pour la prendre. Si vous avez quelque chose à dire, si vous voulez vous présenter à des élections, alors n’attendez pas qu’on vous y autorise : faîtes-le. 

Sources

Images – Gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France ; Ville de Paris / BMD

Campagne électorale de la citoyenne Jeanne Deroin, 1849, Gallica/BNF

Élections de 1849, Madame la Représentante du peuple ou l’émancipation de ces dames ; Gallica/BNF

La Voix des Femmes, n°2/1848, Gallica/BNF

Le Radical, 30/07/1901, RetroNews/BNF

Agnès Benoît, « Le « Pétitionnaire universel » : les normes de la pétition en France et au Royaume-Uni pendant la première moitié du XIXe siècle »Revue d’histoire moderne & contemporaine, 2011/4 (n° 58-4), p. 45-70.

Adrien Ranvier, «Une féministe de 1848 : Jeanne Deroin» ; Revue d’Histoire du XIXe siècle – 1848 Année 1908 24 pp. 317-355

Notice DEROIN Jeanne, Françoise (souvent écrit, à tort, DEROUIN Jeanne) par Notice revue et complétée par Michèle Riot-Sarcey, version mise en ligne le 20 février 2009, dernière modification le 1er avril 2019 / Le Maitron en ligne


1 comment

Comments are closed.